Le texte qui suit n’est qu’une oeuvre de friction. Rien de ce qui est écrit ne peut ressembler de près ou de loin à ce que pourrait vivre un dessinateur au sein d’un journal.
C’était un après-midi pluvieux, et lui était plus jeune. C’était déjà il y a quelques mois, le rendez-vous était fixé vers 16 heures. Depuis bientôt deux ans, la porte du placard dans lequel il se débattait se refermait peu à peu, et la perspective d’un tête-à-tête avec son directeur de la rédaction n’engageait pas à l’optimisme.
“Assieds-toi, je veux que tu t’en ailles… Tu n’as pas de talent, tu n’as pas d’ idées et tu ne sais pas dessiner”.C’était un vrai compliment d’abject direct et, placé après, il était de toute évidence certain que les deux parties ne pouvaient s’accorder.

Les êtres intelligents, les vrais, la vie devrait nous les faire rencontrer au plus tôt dans une carrière professionnelle; car trente ans auparavant, ces quelques mots prononcés par son directeur auraient certainement fait mouche. La presse y aurait alors gagné un médiocre dessinateur en moins et lui un changement d’orientation illico presto. Comme quoi les êtres intelligents, les vrais, on ne les trouve pas à tous les coins de journaux. Ainsi donc, ses milliers de dessins publiés jusqu’à aujourd’hui n’ étaient que le fruit d’aveuglement, d’incompréhention et de bêtise de la part de directeurs de la rédaction à la limite de l’incompétence. Dur constat que celui de se dire que la majorité des journaux dans lesquels il avait pu publier n’ étaient dirigés que par des imbéciles…
La question que se pose tout nouveau placardisé est : pourquoi moi ? Comme pour tout un chacun nous associons le placard à un châtiment plus ou moins mérité; plutôt plus que moins d’ailleurs. Le placard ne peut être que pour une certaine catégorie de collaborateurs ayant franchi la ligne jaune, genre les très gros feignants, les jeunes loups aux dents trop acérées, ou encore les vrais ringards; bref rien qui ne nous concerne vraiment. Nous, nous sommes bosseurs, ambitieux juste ce qu’il faut, et pour ce qui est de la ringardise, le mot est rayé de notre vocabulaire. Il faut croire qu’ il inaugurait donc une nouvelle forme de placard, celui qui accueille le salarié bosseur, ambitieux tout en restant correct, et surtout pas ringard. Tout cela n’était que parodie de gestion du personnel, la sanction ressemblait grandement à une grossière terreur judiciaire.
L’avantage avec l’arbitraire c’ est qu’il n’a à se justifier que dans l’outrance; l’arbitraire ne fait pas dans le détail, il cousine avec le gros, le lourd. L’ excès même de l’outrance devient alors sa propre faiblesse. Lorsque le type à pouvoir lui balance ” tu n’as pas de talent, pas d’idées, et tu ne sais pas dessiner” il ne devient que le miroir de sa propre incompétence. “Le talent, ça emmerde ceux qui n’en ont pas” écrivait Léo Ferré. Les pédiatres pensent qu’il faut retirer à un certain âge la tétine aux bébés afin d’éviter de leur déformer le palais, mais aucun ne parle de ces mômes nés avec une cuillère en argent dans la bouche qui leur déformera le palais et la cervelle. Tant pis pour eux, tant pis pour nous.
Pour être tout à fait franc le placard ne fut pas la première option envisagée, mais lui ne désirant pas prendre la porte, celui-ci s’ imposa par la farce des choses. Toujours assis derrière sa table, à dessein, on ne lui demandait plus d’ illustration. Finie l’ angoisse de la feuille blanche, ex dessinateur de stress il avait désormais jeté l’ encre. Certes comme beaucoup le lui faisaient remarquer, il était toujours payé. Payé, trop, beaucoup trop, ça aussi la direction ne se privait pas de le lui faire remarquer. Le salaire des artistes donne toujours un sale air aux comptables. Mais est-on vraiment trop payé quand on vous oblige à ne rien faire. Habitué de la commande, il n’ arrivait plus à crayonner, c’ est un peu le paradoxe de ce métier où il dessinait pour son travail et peu ou prou pendant ses loisirs.
Auparavant ce qu’ il croquait avait toujours été publié, sujets internationnaux, de politiques, de société, de sports ou de loisirs, il avait marqué de son empreinte chaque rubrique du journal, pas une page qui n’ avait échappé à sa griffe, c’ était sa vie, ses envies, son avis. La porte du placard s’ était refermée avec lui dedans. Il lui fallu un assez long moment avant qu’ il ne se fasse à l’ obscurité, parfois on ne s’ y fait pas. Toutes ces années passées il avait publié plusieurs dessins par jour, le placard se précisant il n’ en fit plus qu’ un; puis deux ou trois par semaine et le placard se dessinant de plus en plus il dessina de moins en moins et enfin plus du tout. S’ habituer à ne plus dessiner ne plus être un stakhanoviste de la caricature.
14/09/2008 Quand il arrivait le lundi matin, il allait comme un lundi, il se posait à son bureau, allumait son ordinateur, regardait ses mails se faisait un café puis allait s’ en griller une au fumoir ensuite vers quatorze heures il sortait déjeuner, et à son retour le reste de la demi journée s’écoulait encore monotone, fumoir, café, lire quelques journaux, fumoir, café, ainsi jusqu’ à la fin de l’ après midi; ensuite il rangeait ses affaires et rentrait chez lui.
Revenir mardi matin, se poser à son bureau, allumer son ordinateur, regarder ses mails se faire un café puis aller s’ en griller une au fumoir ensuite vers quatorze heures sortir déjeuner, et au retour le reste de la demi journée qui s’ écoule encore monotone, fumoir, café, lire quelques journaux, fumoir, café, ainsi jusqu’ à la fin de l’ après midi; ensuite ranger ses affaires et rentrer chez soi.
Revenir mercredi matin, se poser à son bureau, allumer son ordinateur, regarder ses mails se faire un café puis aller s’ en griller une au fumoir ensuite vers quatorze heures sortir déjeuner, et au retour le reste de la demi journée qui s’ écoule encore monotone, fumoir, café, lire quelques journaux, fumoir, café, ainsi jusqu’ à la fin de l’ après midi; ensuite ranger ses affaires et rentrer chez soi.
Revenir jeudi matin, se poser à son bureau, allumer son ordinateur, regarder ses mails se faire un café puis aller s’ en griller une au fumoir ensuite vers quatorze heures sortir déjeuner, et au retour le reste de la demi journée qui s’ écoule encore monotone, fumoir, café, lire quelques journaux, fumoir, café, ainsi jusqu’ à la fin de l’ après midi; ensuite ranger ses affaires et rentrer chez soi.
Revenir vendredi matin, aller comme un vendredi se poser à son bureau, allumer son ordinateur, regarder ses mails se faire un café puis aller s’ en griller une au fumoir ensuite vers quatorze heures sortir déjeuner, et au retour le reste de la demi journée qui s’ écoule encore monotone, fumoir, café, lire quelques journaux, fumoir, café, ainsi jusqu’ à la fin de l’ après midi; ensuite ranger ses affaires et rentrer chez soi.
21/09/2008 Le placard qu’ il venait d’intégrer sentait les pieds, un placard ça ne sent jamais la sueur, sinon on appelle cela un bureau; à la rigueur on peut y sentir l’ oubli et y trouver des larmes, et des rancoeurs. J’ en ai personnellement connu qui y avait rencontrer des doutes, mais ce placard là sentait des pieds, il voyait bien que celui-ci avait été nettoyé à la va vite, le précédent locataire y avait oublié une vieille paire de chaussures de sport. L’ odeur n’ était pas trop incommodante et la porte légèrement entrouverte le temps d’ un week-end suffirait à assainir l’ atmosphère. Il devinait par certains détails que ce placard venait tout juste d’être libéré ou plutôt que l’occupant venait d’ être libéré, la place était encore chaude. Mais si son placard sentait les pieds par contre il n’ y était pas à l’ étroit, il y tenait même à son aise et pouvait si l’ humeur lui en venait y faire les cent pas sans problème.
Quelques années auparavant lorsque l’ imbécile en chef ( le placardisé part d’ un postulat très simple voire simpliste, le chef est forcément un imbécile car un chef compétent ne l’ aurait surement pas mis au rancard ) avait pris la direction du journal, dans un de ses premiers discours d’ intentions, il avait fustigé ces placards qui selon lui n’ étaient que le reflet d’ un management qui s’ était perdu dans les limbes de la presse de grand-papa. Avec lui et grace à lui ils allaient voir ce qu’ ils allaient voir, finis les placards tout le monde au boulot…et ils avaient vu. Le placard est comme la nature il a horreur du vide et tel un carnassier il a besoin de chair fraiche qu’ il digèrera souvent pendant des mois et parfois des années, avant de recrachée exangue, stressée, et moralement détruite son morceau de bidoche. Personne ne s’ intéresse aux placards et encore moins aux placardisés, aucune statistique, aucun sondage, aucun écho, rien. Le placardisé n’ est pas la norme il n’ a pas de tribune ni de relais d’ opinion et quand par hasard il ne peut plus s’ empècher de hurler, personne ne l’ entend crier dans l’ open space.

22/09/2008 Paradoxalement le placard ça doit se mériter, ce lieu à broyer du noir doit trouver à qui parler, les fragiles, les dépressifs, les angoissés, les stressés, les suicidaires, cet endroit n’ est pas fait pour eux, il n’ en ferait qu ‘ une bouchée, car les premiers instants passés dans le placard sont déterminants. La façon de s’ y tenir debout, bien droit ou tout vouté, la façon d’y respirer ou pas, la façon de s’ y déplacer ou pas, et surtout la façon d’ y penser ou pas feront qu’ on y résistera ou pas. Résister voila le vrai challenge, résister à la pression quotidienne du placard qui ne peut s’ ouvrir, aux questions des collègues à peine formulée, aux regards des petits chefs légèrements ironiques, aux silences bien lourds de la direction, RE-SIS-TER. Ton pire ennemi c’ est toi lui avait dit son avocat, pour atteindre le salarié ils passeront par le dessinateur lui avait aussi dit son avocat, mais ce que ne lui avait pas dit son avocat, c’ est que le calice il le boirait jusqu’ à l’ hallali.
28/09/2008 Il était enfin dans le placard, son placard, il y fait nuit et se souvient, le noir invite au bilan et le noir lui va bien. ” Et à part ça qu’ est ce que vous faites dans la vie”. Si cette phrase ne lui fut pas entendue plus de mille fois, elle ne le fut pas une seule. Et à part ça qu’ est ce que vous faites, de rédaction en rédaction il l’ entendait si souvent parfois suivi de”…et vous arrivez à en vivre”. Certes on peut arriver à en mourir parfois même à en survivre , mais lui il avait fini par en vivre; chichement à ses débuts modestement ensuite puis l’ aisance avec le temps et les titres plus prestigieux avait fini par arriver. L’ encre de chine coulait dans ses veines, irriguait son cerveau. Publier des dessins, plusieurs par jours devenait une nécessité, comme une drogue. Peut-être cherchait il à se venger de débuts difficiles, peut-être aussi pour s’ empêcher de penser à autre chose ou tout simplement pour occuper son temps.
Son paternel ne lui avait il pas formuler alors qu’ il venait d’ avoir ses dix huit ans ” On nait, on meurt, entre les deux il faut s’ occuper”. Aussi d’ être devenu un boulimique du dessin de presse l’ occupait entierement et à plein temps. Ses premières publications il les avaient faites épisodiquements vers le milieu des années soixante-dix, dans des titres aussi divers que variés dont la plupart avaient aujourd’ hui disparus. La presse était à cette époque encore trés polémiste, l’ esprit de mai soixante-huit y flottait toujours. C’ était un temps où Rouge, quotidien du matin nous promettait invariablement le grand soir, Libération balbutiait à peine, mais les maos se montaient quand même du col, France-Soir quittait définitivement Lazareff, L’ Equipe se la jouait solitaire, Le Parisien se libèrait dans les rues de la capitale, La Croix avec la manière se la voulait évènement, L’ Aurore vivait ses premiers crépuscules, sur les grands boulevards on refaisait le Monde et Le Figaro déja se faisait des ronds POINT.
Aussi à cette époque, son carton sous le bras courrait il toutes les rédactions, tel un camelot cherchant à fourguer des ustensiles ménagers à des bourgeois dont les cuisines étaient déja trés bien suréquipés. A ce moment là le dessin était parlant, il ne se suffisait pas à lui-même, une bulle comme béquille lui permettait de ne pas tomber à plat. C’ était alors la grande époque de Faizant, dessinateur au Figaro, toujours publié à la une, modèle étalon pour une concurrence où des rédacteurs en chef sans inspiration espéraient qu’ un clone de l’oiseau rare vienne frapper à la porte de leur périodique. Aussi quand tout jeune dessinateur il se pointait avec ses petits mickeys sous le bras chez ces journalistes formatés, la sentence tombait vite et sans appel, faites nous du Faizant lui balançait on dans les dents. Le dessinateur de ces années là se devait de coincer la bulle. Le dessin de presse était littéraire ou n’ était pas. Sous le règne de Giscard les dessinateurs politiques furent nombreux tous à gauche et Faizant à droite sur la photo souvenir de ce septennat.